


Sans doute peu de Bruxellois connaissent-ils le projet de raccordement ferré du château royal de Laeken, voulu par Léopold II au début du siècle passé. Bien que le projet ne fût jamais mené à terme, certains ouvrages d'art furent réalisés car ils s'intégraient dans d'autres chantiers plus importants. Bruxelles compte ainsi deux tunnels ferroviaires et deux gares souterraines qui ne virent jamais passer aucun train !
Fruits de rêves royaux et dormant depuis un siècle, ces réalisations pourraient figurer en bonne place au catalogue des "Grands Travaux Inutiles" dont la Belgique est si friande. Inutiles ? Pas pour tout le monde ! Une de ces gares va bientôt retrouver en partie sa vocation initiale et être sommairement réaménagée en "réserve froide" pour le Musée. Explications.
Un projet avorté
Bâti en 1782 - 1784 et d'abord occupé par le Gouverneur général autrichien qui y fit sa résidence d'été, le château de Laeken fut racheté en 1803 par Napoléon qui le restaura après dix années d'abandon. Mis à la disposition de Guillaume Ier des Pays-Bas après le Congrès de Vienne de 1815, il devint finalement la résidence de la famille royale belge lorsque Léopold Ier y passa sa première nuit bruxelloise le 19 juillet 1831. Mais c'est bien évidemment Léopold II qui donna à l'endroit son ampleur actuelle …
Après avoir acquis une à une les propriétés des alentours, Léopold II entreprit peu après 1900 des travaux d'agrandissement du château. Dans les vues du Roi, le château de Laeken devait devenir une sorte de "Palais de la Nation" fournissant un lieu de réunion pour les grands congrès ainsi que des salles pour des réceptions publiques et solennelles. Le projet comprenait l'adjonction de deux ailes monumentales ainsi que l'établissement d'une voie de chemin de fer souterrain qui devait donner accès au bas de l'escalier d'honneur. Le financement de l'entreprise devait être assuré par la Fondation de la Couronne, c'est-à-dire en fait par le produit de l'exploitation de l'immense domaine privé que le Roi s'était constitué sur le territoire du Congo (qui n'était pas encore belge à l'époque).
Les travaux de l'aile gauche du château furent achevés dès 1906. Le projet de raccordement de chemin de fer connut quant à lui plus de vicissitudes. Dressé par l'ingénieur Foulon en 1904 d'après les directives de l'architecte français Charles Girault, il fit l'objet de remarques techniques et encourut d'acerbes critiques de la part de la classe politique qui dénonçait la mégalomanie royale. En 1905, seule une partie du raccordement était en chantier en même temps que la nouvelle avenue Van Praet et l'avant-port de Bruxelles. Le projet initial fut encore remanié en 1907, principalement en ce qui concerne le raccordement en gare de Laeken.
La reprise du Congo par la Belgique en 1908, entraîna la suppression de la Fondation de la Couronne. L'Etat belge se substitua à elle pour l'achèvement des travaux entrepris à Laeken, la priorité étant donnée aux extensions du château lui-même. Finalement, le décès de Léopold II, le 17 décembre 1909, sonna le glas du chantier. Son successeur Albert Ier tenait en effet expressément à ne pas achever le raccordement ferroviaire, objet de beaucoup de critiques. Girault finit par demander la résiliation du contrat, ce qui fut accepté par le gouvernement belge en octobre 1912. Le parachèvement de l'aile droite - et de sa gare souterraine - n'intervint qu'après 1913.
Description du raccordement
Le raccordement entre la gare de Laeken et le château royal devait être réalisé en voie unique et électrifié au moyen d'un troisième rail d'alimentation ! On comprendra mieux le caractère novateur de ce "chemin de fer électrique urbain" lorsqu'on aura rappelé que le premier train électrique de Belgique fut la ligne Bruxelles-Tervuren inaugurée trente ans plus tard, et qu'il faudra attendre plus de septante ans avant de voir circuler les premières rames de métro dans la Capitale.
Décrivons rapidement l'itinéraire. Notre périple démarre en gare de Laeken (dans le coin inférieur gauche de la photo ci-dessous), où un terminus en impasse est prévu avec double raccordement sur la ligne principale, d'une part vers Schaerbeek et d'autre part vers la ligne de Gand et la ligne de ceinture. Après avoir traversé la rue des Palais à niveau (le passage inférieur pour les voitures ne sera construit qu'en 1932), nous longeons la ligne de Gand jusqu'à environ cent mètres du pavillon royal, nous contournons ce dernier par l'arrière et nous nous dirigeons ensuite par une courbe très accentuée vers le canal de Willebroek.

Une fois le canal atteint, nous empruntons un viaduc construit à la limite du domaine royal le long de la route de Bruxelles à Anvers (actuelle chaussée de Vilvoorde). Nous rejoignons ainsi le rond-point du pont Van Praet. Au droit de ce pont, la voie passe en tunnel et nous pénétrons rapidement dans une gare semi-souterraine de 122 mètres de longueur : la gare Van Praet. Cet unique arrêt intermédiaire devait permettre un accès aisé au château pour les invités arrivant par bateau. Rappelons que nous sommes en pleins travaux d'agrandissement de l'avant-port de Bruxelles, dont les nouvelles installations seront inaugurées en 1908.
Quittant la gare Van Praet, un tunnel de 77 mètres nous emmène au-delà de l'avenue Van Praet, également en cours d'aménagement. Ayant retrouvé l'air libre, nous suivons la courbe du domaine en longeant l'avenue par la droite. A l'époque il n'y a pas encore de tramway : la ligne 47 atteindra la rue de Heembeek en 1927 seulement, tandis qu'il faudra attendre 1935 pour voir les motrices de la ligne 52 rejoindre le terminus de l'avenue Astrid. A hauteur de la future avenue du Pois de Senteur, nous obliquons vers la gauche et nous repassons sous l'avenue Van Praet en empruntant un second tunnel qui nous fait déboucher dans le domaine proprement dit, où nous rejoignons - par une tranchée ouverte - l'aile droite du château sous laquelle une gare en cul-de-sac est construite.
Que susbsiste-t'il de ce raccordement ?
Hormis la gare terminale du château de Laeken, qui paraît-il existe bel et bien et serait même arrivée au stade des parachèvements, seuls les ouvrages d'art liés à l'aménagement de l'avenue Van Praet et de l'avant-port ont été réalisés.
Le tunnel menant à l'intérieur du domaine est bien caché dans la végétation qui foisonne entre les avenues Van Praet et des Croix du Feu. Son porche est situé non loin de l'arrêt "Buissonnets" des lignes de tram 23 et 52. Il est bien entendu muré. La longue tranchée qui y mène, copieusement irriguée par les eaux d'écoulement des étangs du domaine royal, est vouée à la culture intensive du cresson.

L'autre tunnel, passant sous le débouché de l'avenue Van Praet dans l'avenue des Croix du Feu, est quant à lui bien connu des amateurs de tram et des usagers des lignes 23 et 52 : lors des grands travaux de voirie préparatoires à l'Expo 58, une brèche y a été aménagée afin de permettre aux trams de l'emprunter et d'éviter ainsi la traversée de l'avenue. Il est connu actuellement sous la dénomination de "tunnel Léopold".

Reste enfin la gare Van Praet, dont le gros œuvre est totalement terminé et dont les grandes baies arquées sont bien visibles depuis la trémie d'accès au tunnel Léopold.

Le tunnel qui la prolonge vers le pont débouche directement dans le domaine royal, ce qui a permis en son temps de convertir ce volume en "super cabane de jardin'" pour les gestionnaires du parc.

Par une convention signée entre le MTUB et la Donation royale, une partie de cette gare (sur une longueur d'environ 50 mètres) a été mise à la disposition du musée afin d'y stocker du matériel de réserve et/ou en attente de restauration. A cet effet, un mur de masque a été construit à l'intérieur de la gare pour empêcher tout accès au domaine, tandis que le mur d'extrémité, côté voies de trams, a été percé et muni d'un volet. Pour faciliter la manutention, un espace entre les voies de tram et l'accès à la réserve a été bétonné. Les travaux ont démarré juste après les congés de la Toussaint et devraient être terminés à la fin novembre.
Que va-t'on stocker dans cette réserve ?
Comme beaucoup d'autres associations, le MTUB doit de plus en plus faire face à une pénurie d'espaces de stockage. C'est que la STIB elle-même est mise sous pression par l'arrivée de nouveaux matériels alors que, par exemple, le nouveau dépôt de Haren n'est encore qu'à l'état de projet. Il s'agit donc de rationaliser la collection tout en se retranchant dans un nombre restreint d'endroits où il est raisonnable de penser que nos véhicules pourront être stockés sur le long terme.
Dans ce contexte, outre les halls du Musée, nous avons réussi à obtenir trois "réserves froides" : Haren (bus), Demets (trams à voie normale) et Léopold (trams à voie métrique, bus, grosses pièces de réserve telles que trucks, essieux, moteurs). Quelques emplacements temporaires à Weelde nous donnent également un peu d'air pendant la durée du chantier à Woluwe.
Concrètement, sous réserve de modification de dernière minute, les murs centenaires de la gare Van Praet devraient bientôt accueillir le matériel suivant :
Terminons en rappelant que les participants au Fait d'Hiver du 6 janvier prochain auront l'occasion de découvrir cette nouvelle "réserve froide" qui sera peut-être encore vide à ce moment. Se prendront-ils pour des invités royaux arrivés d'Anvers par bateau et conviés à quelque réception officielle dans les murs du Palais de Laeken ?
Suite au prochain épisode… "Woluwe en chantier !" paraîtra à un rythme aléatoire suivant l'évolution du chantier et la motivation du rédacteur.
Source des informations sur le raccordement : brochure éditée par la SNCB et rédigée par J. VANDENBERGHEN, Ingénieur en chef honoraire, aimablement fournie par notre membre A. PASTIELS.